La critique d'Emile Magne - 15 mai 1926



A la suite de la parution de l'édition de "Gaspard de la Nuit" par Bertrand Guégan - collection "Prose et vers" Payot - Emile Magne fera paraître la critique suivante dans le "Mercure de France" du 15 mai 1926 :

"...Admis au Cénacle de la muse française Saint-Beuve accueillit à son tour un jeune dijonnais, Louis-Jacques-Napoléon Bertrand, dit Aloysius Bertrand, qui s'y présentait chargé de ses rêves et de quelques poèmes en prose.Il devait dans la suite protéger cet étrange jouvenceau et écrire sur sa vie et son oeuvre la notice qui transmit son nom à la postérité.

Il faut tenir compte au grand critique de cette bonne action car son naturel ne le portait guère à la générosité. Eût-il raison, eût-il tort d'encourager Aloysius Bertrand ? Celui-ci appartint à la lignée des Gilbert, des Malfilâtre, des Hégésippe Moreau, dont les existences malheureuses inclinent à la pitié. Comme eux, il mourut juvénile encore, ayant produit une oeuvre que des conjonctures fâcheuses l'empêchèrent de publier.

"Gaspard de la Nuit" nous apparait, avec ses fantaisies moyenâgeuses et féériques, ses pastiches, ses minces souvenirs de lecture, comme l'un des écrits les plus caractéristiques et en même temps les plus artificiels du Romantisme. Sans leur style léger, vivant, coloré, les petites pièces qui composent cet ouvrage n'offriraient qu'un maigre intérêt de lecture. Monsieur Bertrand Guégan qui les réimprime d'après le manuscrit original et en les accompagnant en appendice, de doctes notes, de fragments inédits et d'une illustration empruntée à Albert Dürer, Holbein, Rembrandt, Callot, Abraham Bosse, etc...a fait cependant oeuvre pie ; car il a servi une belle mémoire, et il permet à quelques curieux de ne point ignorer cette production représentative d'une école heureusement magnifiée par le labeur de quelques écrivains de génie. Les "Contes" de Nodier, d'une inspiration analogue, semblent plus puissants, mieux équilibrés et d'une imagination plus fertile. On se demande comment "Gaspard de la Nuit" rencontra des lecteurs à l'époque où se succédaient les fresques de Balzac. Sans doute satisfaisait-il quelques délicats épris du passé, appréciant la couleur de ses croquis flamands ou de ses sylves bourguignonnes."